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MRAX : Une grève sauvage avant la grève de la fin ?

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29 travailleurs licenciés au MRAX depuis 2004 (photo : MK)

Un reportage de Mehmet Koksal

Ce lundi (26/01/2011) à 9h02, Malamine FADIABA (délégué syndical SETCa au MRAX) et Nurten KOSOVA (assistante sociale au MRAX) fixent une corde jaune pour barrer l’entrée du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX). Ensemble avec les autres travailleurs, ils ont décidé d’organiser ce lundi matin une grève sauvage pour condamner le « licenciement » (non reconduction du contrat) du jeune animateur Mohamed MESSAOUDI, réclamer les primes de fin d’année des travailleurs ainsi que les primes pour travailleurs découlant des accords non marchands mais que la direction refuse de libérer.

« C’est bien que tu sois là Mehmet, j’ai aussi eu un appel de Télé Bruxelles qui m’a précisé qu’une équipe était en route pour couvrir l’événement. On a de plus en plus du mal à faire venir la presse pour couvrir un conflit social« , précise M. Fadiaba en passant une chaîne en fer autour de son cou pour marquer dit-il symboliquement la violence exercée par la direction à l’égard des travailleurs du mouvement antiraciste.

Le siège du MRAX fondée en mars 1966 par une poignée de résistants juifs athées d’extrême gauche se situe n°37 de la rue de la Poste à Saint-Josse-Ten-Noode, un quartier populaire où l’immigration prolétaire italienne d’après-guerre a laissé la place aux immigrés turcs devenus petits propriétaires des habitations du quartier. Pour ces habitants, le MRAX ne fonctionne pas seulement comme un centre d’actions antiracistes mais plutôt un lieu où il est facile et surtout gratuit d’avoir un conseil juridique de première ligne ou une assistance sociale pour des faits qui ne sont toujours liés à l’objet social du mouvement. Justement, à 9h32, un couple de Turcs débarque devant le bâtiment pour une consultation et découvre avec surprise l’action syndicale en cours. « Pas de consultation aujourd’hui, nous sommes en grève, vous pouvez repasser demain me voir mais aujourd’hui, nous ne travaillons pas« , explique en turc l’assistante sociale Nurten Kosova. « En grève ? Bravo, nous vous soutenons et nous repasserons demain alors« , répond l’homme turc à la moustache bien taillée accompagnée de son épouse portant un foulard bleu sur la tête.

« J’ai commencé à travailler comme stagiaire bénévole au MRAX en 1983, c’est vous dire si j’ai connu des changements au sein du mouvement. Mais je peux vous assurer que depuis l’arrivée de l’actuel directeur, je n’avais jamais connu de telles pratiques déloyales et dégueulasses à l’égard des travailleurs. Pour lui, on est tous des cons et tous des incompétents et il veut nous faire croire que c’est lui qui a construit tout seul ce mouvement. On ne peut par exemple plus parler du passé du MRAX, le directeur a par exemple fait retirer tous les portraits d’Yvonne JOSPA de l’association. L’évocation du passé est juste autorisée pour la communication externe car c’est toujours bien, vis-à-vis des pouvoirs publics, de signaler que le MRAX a été fondé par des résistants juifs mais il ne faut pas aller plus loin afin de ne pas heurter l’égo surdimensionné de l’actuel directeur« , explique l’assistante sociale partagée entre dégoût et désolation sur l’état actuel du mouvement.

Nurten Kosova (à g.) et Asiye Zorsu (à d.) du MRAX (photo : MK)

Le vent froid commence à souffler de plus en plus fort ce lundi matin sur la porte d’entrée du MRAX, la déléguée syndicale CSC Asiye ZORSU en profite pour ramener du café et des petits morceaux de cakes pour les manifestants. « Vas-y Mehmet, prends une tasse de café ! Au MRAX, il n’y a que Malamine et moi qui buvons du café, les autres n’aiment pas trop cela« , précise-t-elle en retournant chercher les drapeaux et les écharpes des organisations syndicales (FGTB et CSC). « Incroyable ! J’ai demandé à Riduan (EL AFAKI, le responsable administratif, financier et ressources humaines du MRAX) de quitter le bâtiment car nous voulons temporairement bloquer la porte d’entrée mais il s’est enfermé dans son bureau et il refuse de le quitter. Ce gars n’a aucune personnalité, c’est vraiment une lopette aux ordres du chef. Même pour respirer, il doit demander une autorisation. C’est énervant et triste à la fois. Tant Riduan que Delphine sont en réalité des victimes du directeur car la manière dont il leur adresse la parole est vraiment inhumaine. J’entends jusque dans mon bureau quand il leur gueule dessus. Un jour, ils s’en rendront peut-être compte aussi« , précise Mme Zorsu.

Cette employée administrative connaît bien les tactiques du directeur (pression psychologique, victimisation, culpabilisation, complicité,…) pour avoir sur injonction et durant des années caché toutes les lettres recommandées adressées au siège du MRAX. « Tout a commencé après le licenciement pour faute de grave de Didier DE LAVELEYE quand Radouane m’a demandé de suivre la boîte aux lettres du mouvement. J’étais chargée de cacher toutes les lettres recommandées ainsi que d’autres correspondances sensibles pour qu’il passe les consulter pendant la nuit et organiser sa stratégie vis-à-vis du Conseil d’administration. Puis, il a commencé à me demander de le couvrir dans sa stratégie en me demandant par exemple de signer des lettres pour faciliter le licenciement d’autres travailleurs. Il avait appris par mes collègues que je suis une femme avec deux enfants et que je suis propriétaire à crédit de mon logement. Comme j’ai un crédit à payer, il pensait vouloir facilement me faire chanter par la menace du licenciement mais ça n’a finalement pas marché. Je refuse de jouer dans son jeu, je n’ai jamais été du côté des patrons, ce n’est pas avec lui que je vais décider de changer de camp. Je reste solidaire des travailleurs, quel qu’en soit le prix à payer! Si c’est le chômage qui nous attend et bien on ira au chômage, personne n’en est mort, n’est-ce pas ?« , conclut Asiye Zorsu.

Il est 9h43, une jeune femme blonde enceinte se présente devant le MRAX pour une nouvelle consultation de l’assistance sociale. « Désolé, nous sommes en grève aujourd’hui, il faut repasser demain« . « Mais je travaille les autres jours et je n’ai en réalité qu’une petite question« , réplique la belle blonde. « Non madame, on ne peut pas vous aider aujourd’hui, même pour une seule question, il va falloir repasser demain. La grève, c’est la grève« , répond fermement Nurten Kosova en réajustant ses lunettes. La grève, c’est la grève surtout si elle est « sauvage » comme aujourd’hui. En réalité, de sauvage elle n’a que la définition légale (pas de préavis de grève déposée dans le délai légal) car sur place, la grève est on ne peut plus humaine entre ces travailleurs et ce responsable financier qui représente la direction. Pas d’insulte, pas de menace, pas de bousculade et pas d’engueulade, la grève est surtout sauvage pour ces conséquences économiques : aucun des travailleurs ne sera payé pour cette journée d’actions passées devant le siège du lieu de travail et la direction se serait bien passé de cette nouvelle communication négative sur le mouvement. La relation est même à certains moments amicale entre les deux camps. Sur place, chacun s’interpelle par son prénom, critique l’autre ouvertement avec ses émotions mais vis-à-vis du public externe (presse et opinion publique) chaque camp reprend ses positions en invoquant ses titres (directeur, président, responsable, délégué, travailleur,…) et ses termes juridiques (tutelle, pouvoirs publics, inspection, analyse institutionnelle, accords non marchands, professionnalisation, harcèlement,…).

Mohamed Messaoudi, ex-animateur au MRAX (photo : MK)

Il est presque 10 heures et Mohamed MESSAOUDI, l’animateur récemment remercié par le CA du MRAX, débarque sur les lieux pour participer à la manifestation des travailleurs. « Ce qui me dégoûte le plus, c’est d’apprendre qu’on me licencie pour faire de la place à la femme d’un député Ecolo qui est par ailleurs l’ami du directeur. Elle a été engagée après moi au MRAX, elle n’a aucune compétence spécifique ni en tant qu’animatrice, ni comme secrétaire de direction. On m’a dit aussi que ma collègue Isabelle VERLINDEN s’est félicité de mon départ, je ne comprends pas sa réaction car je me souviens lui avoir rendu beaucoup services durant mes six mois au sein du MRAX. Moi, j’ai fait de mon mieux depuis que je suis dans ce mouvement et un jour on me convoque pour soi-disant procéder à mon évaluation, on me pose des questions pour la forme et ensuite on me présente la lettre de licenciement du Conseil d’administration qui avait visiblement déjà statué sur mon sort. Je me rappelle qu’un jour, on m’avait chargé de passer des coups de fil aux 300 membres du MRAX. C’est là que je m’étais rendu compte de la perception du public vis-à-vis du MRAX car plus de la moitié des membres ou ex-membres que j’avais contacté me criait et m’insultait au téléphone en précisant qu’ils ne voulaient plus jamais entendre parler du MRAX. Cela m’avait choqué mais c’est la réalité dans laquelle se trouve le mouvement aujourd’hui« .

Kalvin Njall SOIRESSE, juriste au MRAX, regrette le départ de Mohamed et critique fermement le directeur. « Au moment de l’engagement de Mohamed, Radouane est venu au service juridique du MRAX et nous a dit : ‘Contaminez-le!’. Il voulait qu’on endoctrine le nouveau travailleur pour qu’il soit fidèle à la direction et qu’il s’oppose, si besoin, aux autres travailleurs. Radouane utilise toujours la même stratégie de pressions psychologiques, d’arguments d’autorité et de stratégies dans les coulisses pour monter les uns contre les autres au sein du MRAX. En fait, dès qu’il a un problème avec une personne, l’objet social du mouvement passe au second plan car l’important pour Radouane est une mener une guerre totale contre la personne pour le licencier et, si possible, le détruire psychologiquement. Pendant la Semaine d’actions contre le racisme (SACR), Radouane a eu un clash avec Malamine. Il a réuni les juristes de l’association autour d’un verre et nous a demandé de jouer le rôle de l’accusation. ‘Imaginez que vous êtes les avocats du MRAX face un juge du Tribunal du Travail, comment feriez-vous pour monter le dossier à charge de Malamine ‘la vermine’ et convaincre le juge du bien fondé de son licenciement ?’. Voici l’exercice qu’on devait faire. Un autre jour, j’avais demandé des explications pour connaître la raison du non paiement de mes pécules de vacances. Il m’a répété à quatre reprises que j’étais un tas de merde et que, moi aussi, j’étais un con comme les autres travailleurs. Concernant mes pécules de vacances, je n’ai pas eu droit à une réponse. Radouane a même un jour invoqué lors d’une réunion au Botanique sa particularité d’homosexuel musulman comme argument pour nous obliger à le soutenir dans ses actions. C’est la stratégie de victimisation qui consiste à dire ‘soutenez-moi car je suis une victime et je suis persécuté’ en évitant de parler des faits ou du fond de ses actions. »

Malamine Fadiaba, délégué syndical au MRAX et co-fondateur de SOS Racisme (photo : MK)

Les journalistes Sabine RINGELHEIM et Yannick VAN GANSBEECK de la chaîne de télévision régionale Télé Bruxelles débarquent sur les lieux et le délégué syndical affine déjà son discours formaté à l’attention des téléspectateurs. « Nous lançons un appel urgent au ministre Benoît CEREXHE et aux autorités d’Actiris qui gèrent les contrats des agents contractuels subventionnés (ACS) de la Région bruxelloise. Le problème du MRAX n’est pas lié au professionnalisme des travailleurs ou à la qualité des services fournis mais à la gestion, à la direction et plus fondamentalement à la structure du MRAX. Nous invitons donc les autorités régionales à ne pas abandonner les compétences acquises des travailleurs en matière de lutte antiraciste et, s’il n’est plus possible de sauver le MRAX, d’orienter les aides régionales vers d’autres structures plus stables comme SOS Racisme ou Kif Kif« , déclare Malamine FADIABA, travailleur rebelle au MRAX mais aussi co-fondateur de SOS Racisme. Lui, il n’attend plus que ça pour rebondir car il sait que ses jours sont comptés pour son licenciement. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le passage qui sera repêché par la journaliste dans son reportage.

La présence de François HAENECOUR, juriste à mi-temps au MRAX et collaborateur à mi-temps du député Ecolo Ahmed MOUHSSIN, à cette manifestation étonne plus d’un observateur. « J’ai longtemps estimé que l’intérêt général du MRAX primait sur les conflits entre la direction et les travailleurs mais le licenciement de Mohamed est pour moi la goutte qui a fait déborder le vase. On ne peut plus se taire à présent car cela renforce le pouvoir de la direction. Mohamed est un garçon qui a énormément de compétences et on pourrait même dire qu’il n’a même pas eu le temps de prouver son incompétence si c’est bien le motif qui conduit au non renouvellement de son contrat. Dès son engagement, il était déjà convenu que ce garçon devait être encadré et suivi, ce qui n’a jamais été fait. S’il paye aujourd’hui c’est à cause de la mauvaise gestion de l’association et non l’inverse. Par ma présence, je veux clairement affirmé mon soutien et ma solidarité avec les travailleurs« . M. Riduan EL AFAKI, le responsable des ressources humaines, revient devant la porte pour signifier à M. Haenecour qu’il l’a indiqué « en récupération » sur sa fiche de contrôle. Son soucis est le suivant : diminuer le nombre de grévistes pour faire croire que tous les travailleurs ne font pas grève. « Oui, tu peux indiquer en récupération mais cela ne m’empêche pas d’être solidaire de cette action syndicale« , répond l’intéressé.

En reprenant le couloir pour regagner son bureau, Riduan EL AFAKI passe constamment devant une affiche représentant une caricature des 3 singes (celui qui ne dit rien, ne voit rien et n’entend rien). Accroché à son téléphone portable auquel il manque le capot de la batterie, il note et rend compte en direct et minute par minute de l’évolution de l’action syndicale et de la présence des journalistes notamment au président Placide KALISA et au trésorier Tommy Ngoc-Thong BUI. Le directeur est actuellement en congé maladie et se trouve toujours au Maroc jusqu’à une période indéterminée. Riduan El Afaki s’installe après avoir soigneusement préparé ses arguments pour la presse : « Je veux d’abord vous préciser que tous les travailleurs ne font pas grève puisque Delphine (Hein-Donnard) et Isabelle (Verlinden, chargée de communication à mi-temps au MRAX et à mi-temps pour l’échevin Pierre KOMPANY, Pro Ganshoren et ex-PS) ne participent pas à cette grève sauvage et que François (Haenecour) est en récupération. Concernant les primes de fin d’années, elles ont été payées récemment aux travailleurs et concernant les primes relatives aux accords non marchands, le CA a donné son accord de principe pour que ce soit fait également. Maintenant, il faut encore que j’étudie les dossiers car ces primes ont été calculées par les travailleurs eux-mêmes et que le délégué syndical Malamine Fadiaba propose de les étendre à tous les travailleurs équitablement et non aux cinq travailleurs qui en bénéficiaient jusqu’à ce jour. Ceci fera encore l’objet de discussion mais j’ai déjà un accord de principe du CA pour le paiement. Enfin, concernant Mohamed Messaoudi, il était sous contrat avec une période d’essai. A la fin de cette période, nous avons procédé à une évaluation et ce rapport a été transmis au CA qui a pris la décision de ne pas renouveler son contrat car il n’a pas été jugé satisfaisant. J’entends dire aujourd’hui qu’on le licencie pour faire de la place à Delphine et on invoque plein de choses qui ne tiennent pas la route et qui vont à l’encontre la vie privée des gens. Par contre, Delphine a constaté vendredi dernier, juste après la notification du non renouvellement du contrat de Mohamed, qu’un fil de l’alarme de l’immeuble du MRAX a été sectionné entre 16h00 et 17h00. On n’accuse personne car c’est une simple déduction logique du fait que Mohamed aurait pu faire cela. En tout cas, une plainte a été déposée à la police pour signaler ce fait« , conclut Riduan EL AFAKI en critiquant à nouveau les journalistes pour la couverture médiatique négative concernant l’association antiraciste.

Vers 11 heures, la grève sauvage touche doucement à sa fin et les travailleurs s’interrogent sur ce qu’ils peuvent encore faire pour sensibiliser les pouvoirs publics à leur sort. Au-delà des enjeux de pouvoir, il y a aussi des emplois qui dépendent du dénouement du conflit social. « Pourquoi ne pas faire une grève de la faim puisque personne ne veut nous écouter et agir ?« , s’interroge Malamine Fadiaba en regardant les autres travailleurs dans les yeux. « Comment vous l’épelerez ? Une grève de la faim ou une grève de la fin ?« , demande la journaliste de Télé Bruxelles, une remarque qui fait rire les deux camps opposés dans ce conflit.

(PARLEMENTO – INDEPENDENT NEWS AGENCY)

Written by Mehmet Koksal

décembre 27th, 2011 at 2:45

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