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Dassetto évoque « la grande urgence de l’islam belge et européen »

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Felice Dassetto est sociologue, professeur émerite de l'UCL et membre de l'Académie Royale de Belgique (photo : academieroyale.be)

Je tenais à remercier M. Zegzaoui et Mme Jenart d’avoir rédigé un compte rendu du modeste ouvrage que j’ai coordonné : Discours musulmans contemporains. Diversité et cadrages  (Académia-Harmattan, 2011). Et remercier M. Koksal de l’avoir publié dans son site web. Merci donc pour l’occasion donnée à la réflexion.

L’ouvrage Discours musulmans contemporains. Diversité et cadrages  (Académia-Harmattan, 2011) est le résultat d’un atelier qui a duré un an, réalisé avec des anciens participants au cycle de la Formation continue en sciences religieuses : islam. Certains d’entre eux souhaitaient prolonger cette formation qui dure seulement une année et ainsi j’ai proposé de travailler ensemble à une analyse des discours musulmans contemporains. L’atelier a eu des hauts et des bas, comme toujours. Mais ce qui compte c’est qu’il a aboutit pour une partie au moins des participants.

Il y avait plusieurs raisons à ma proposition. Contribuer, malgré la faiblesse extraordinaire de moyens, à la formation de personnes actives dans le monde musulman belge ou qui s’intéressent à la réalité de l’islam belge. C’est ce qui m’avait amené il y a 4 ou 5 ans à mettre en route ce programme de formation continue. C’est pour moi la grande urgence de l’islam belge et européen : une formation qui entre de plain pied dans la démarche universitaire, dans le total respect de la foi, ouverte, plurielle, critique, non communautariste.

Rachid El Ghannouchi est le fondateur du parti islamiste tunisien Ennahda.

Et, plus spécifiquement en l’occurrence, contribuer à analyser le plus à fond possible les formes diverses de la pensée musulmane contemporaine. En effet le devenir de cette pensée est un enjeu majeur et un défi majeur pour les croyants musulmans et pour le devenir de l’islam dans les sociétés contemporaines. J’y pensais encore les jours derniers en écoutant sur France24 les positions de Rachid Ghannoushi à propos des incidents qui ont suivi la projection de Persepolis en Tunisie. Je me disais qu’il faudrait un débat sur la notion de liberté d’expression, de société plurielle et de démocratie. Démocratie qui implique nécessairement une certaine idée et possibilité concrète de liberté d’expression et de pluralisme. Une réflexion serait à faire. Presque un nouvel atelier.

Par ailleurs je proposais ce sujet car je suis peut être de la vieille école, celle de l’élaboration patiente de la réflexion, précédé d’un travail patient d’analyse, avec sérénité, dans une sorte de suspension du jugement de valeurs au moment de l’analyse -bien difficile et jamais totalement atteinte- qui faisait déjà le questionnement de Max Weber. Combien de fois j’ai dit (et peut-être fatigué) les participants à l’atelier en leur disant : « analysez, analysez avant de juger, avant d’évaluer ».

Je suis réticent, par ma formation et le métier qui m’a passionné et qui continue à me passionner, celui de sociologue-anthropologue devant des jugements rapides, des réactions du tac-au-tac qui souvent traversent le web ou qui sont si souvent présents dans  les débats autour de l’islam, d’où qu’ils viennent. Mais c’est d’ailleurs à mon sens ce qui manque en général à la pensée contemporaine dans toute sorte de domaines : le fait de prendre le temps d’analyser et de penser. Prévalent souvent les essais, vite écrits, si possible polémiques ou racoleurs pour faire vendre où souvent les idées qui apparaissent, deviennent fortes ou font la Une sont en effet celles du buzz médiatique

Au bout de ce travail d’atelier, j’ai pensé que les textes méritaient une publication et que ce travail d’atelier d’ « étudiants » pouvait devenir une publication d’un collectif d’auteurs. Les « étudiants » avaient fait leur boulot et moi j’avais fait comme j’avais pu mon métier de prof, pour essayer de cadrer leur démarche, clarifier l’écriture. Et écrire l’introduction et la conclusion pour situer un peu la démarche.

Sur le fond du texte  de M. Zegzaoui et Mme Jenart, il y a un point intéressant sur lequel je voudrais m’arrêter encore un moment. Ils ont eu la bonne idée de rassembler dans un seul compte rendu leurs commentaires sur le volume Discours musulmans contemporains et des commentaires à partir de la thèse de Mme Leila el Bachiri. Je ne connais pas ce texte, sauf pour ce que j’ai lu dans l’interview du Soir. Ils relèvent le fait que dans Discours musulmans, Tariq Ramadan est « classé » comme auteur réformiste (prudent) alors que selon l’interview de Mme El Bachiri il est situé dans la mouvance frériste. Ils considèrent que cela est une vue contrastée ou contradictoire.

"Tariq Ramadan a l’ambition de se poser comme leader "mondialisée" du monde musulman", selon Dassetto.

Pour moi non. Le qualificatif « réformiste », dans l’histoire moderne de la pensée musulmane, tout comme d’ailleurs dans l’histoire d’autres pensées religieuses  est à comprendre dans le sens d’une démarche interprétative qui est « non littérale » des textes fondateurs et  qui n’utilise pas uniquement les ressources des règles classiques du tafsîr. C’est une démarche qui cherche des voies renouvelées d’interprétation des textes sur base de l’actuelle critique historique, des sciences du langage, de l’herméneutique (càd, pour l’islam. Cette question est d’ailleurs un des grands défis des pensées religieuses qui se fondent sur un texte d’origine ancien. Bien entendu, ne s’agissant pas de réalités qui se pensent comme 2+2=4, il y a diverses manières d’approcher les textes fondateurs par ces démarches. C’est ce que les travaux d’atelier, modestement et dans leurs limites, ont essayé de faire.

Cette démarche de « réforme » est que Tariq Ramadan fait, avec prudence, mais avec une évolution certaine. Et dans le milieu des Frères la démarche réformiste a trouvé un certain terreau favorable (diversement des courants néosalafistes).

 

Tareq Oubrou a une liberté de parole plus grande que Radaman, selon Dassetto.

Exemple intéressant est Tareq Oubrou, qui provient de la matrice Frères Musulmans. On dit que Rachid Ghannoushi s’était aussi positionné dans une nouvelle démarche interprétative. Je ne sais pas. Je pense que chez Oubrou il y a aujourd’hui une démarche réformiste plus accentuée que chez Ramadan. Mais la raison de cela me semble (c’est une hypothèse) plus dictée par des raisons « politiques » qu’intellectuelles. Ramadan a l’ambition de se poser comme leader « mondialisée » du monde musulman; en plus il veut se poser comme leader identitaire (ou contre-identitaire) des musulmans européens. Donc sur pas mal de question il se positionne plus à partir de cette posture « politique » (je mets les guillemets pour bien signifier que c’est politique au sens large et non pas en vue de création d’un parti) que de sa posture intellectuelle réformiste. Oubrou est plus soucieux du devenir des musulmans européens du point de vue de leur insertion de tous les jours dans la vie sociale et culturelle des pays européens. Il ne veut pas, comme Ramadan figurer en dialogue avec les « grands » du monde musulman, ni de se positionner en contre-occident. Sa liberté de parole est d’autant plus grande.

Donc Ramadan, me semble-t-il, est reformiste sur le plan de la démarche interprétative, mais se positionne politiquement, plutôt dans la tradition FM (ou bien il se cherche sur cette question, je ne sais pas), par rapport aux dynamiques sociopolitiques. Et alors que dans la démarche intellectuelle il me semble avancer de plus en plus au fur et à mesure de sa réflexion (et les analyses à propos de Ramadan dans Discours, me semblent le montrer), sur le plan politique il me semble en difficulté de pensée…. et de pratique. Dans  mon ouvrage qui a suivi une recherche que j’ai faite sur l’islam à Bruxelles (L’Iris et le croissant, qui paraîtra en novembre), j’essaie d’analyser ce qui me semble être l’impasse actuel de Ramadan et de son mouvement qui pourtant a joué depuis les années 1990 un rôle important dans l’évolution de la pensée musulmane.

Dans ce volume on a choisi, plutôt empiriquement, de ne pas analyser des textes ou des discours (vidéo, cassette, etc.) émanant d’un radicalisme politique ou des discours émanant (plus ou moins) du salafisme. D’autres le font, souvent surtout dans un but de dénonciation. Et il faut le faire quand cela est nécessaire. Mais le but de l’atelier était avant tout d’entrer dans les nuances de la pensée musulmane contemporaine qui cherche une voie, ni radicale-politique de dénonciation du contexte social, ni salafiste qui tend à produire une pensée isolationniste du contexte social. Il s’agissait de voir comment des croyantes et des croyants tentent de formuler une pensée croyante dans une recherche de symbiose avec le monde contemporain. Démarche d’ailleurs à envisager dans la réciprocité, dans ce processus que j’avais appelé de « co-inclusion réciproque ».

C’est me semble-t-il, pour conclure, le grand enjeu auquel sont confronté aussi les pays du Printemps arabe et le monde musulman en général. Un long chemin d’analyse et de réflexion, un long chemin de débats réciproques alimentés d’une réflexion forte et respectueuse. Un travail long et jamais achevé continuera à être indispensable, assorti d’une réflexion approfondie sur le devenir du monde en général.

Felice Dassetto

Written by Mehmet Koksal

octobre 21st, 2011 at 11:28

Posted in Religions